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« L’industrie doit compter sur elle-même », Nicola Thibaudeau, Po 84, directrice de MPS à Bienne

5 août 2020
 
Nicola Thibaudeau, directrice de MPS à Bienne depuis près de vingt ans, ne laisse pas de place au défaitisme face à la crise. Si elle s’attend à une contraction dans certains secteurs industriels, elle relève aussi des opportunités à saisir, notamment dans le médical. Elle est reçue au magazine Le Temps, le 13 juillet 2020 pour une entrevue réalisée par Aline Bassin et Alexandre Steiner.
 
Elle fait partie de ces patrons à qui tout semble réussir. Arrivée en Suisse au début des années 1990, Nicola Thibaudeau a d’abord dirigé Cicorel, à La Chaux-de-Fonds (NE), puis Mécanex, à Nyon (VD). En 2003, cette diplômée de l’école Polytechnique de Montréal reprend les commandes de MPS Micro Precision System, à Bienne (BE). Depuis, l’entreprise est passée de 120 à 430 employés et a inauguré un site de production à Court (BE) et agrandi celui de Bonfol (JU). Son chiffre d’affaires a, quant à lui, bondi de 18 à 75 millions de francs. Spécialisée à l’origine dans les roulements à billes miniatures, MPS est aujourd’hui active dans l’horlogerie, ainsi que dans le médical, l’optique, l’automation et les microsystèmes de haute précision. Rencontrée en pleine pandémie, Nicola Thibaudeau nous propose sa vision d’une industrie dans laquelle elle croit toujours autant.

La sous-traitance horlogère est au plus mal, l’automobile et l’aéronautique aussi, le secteur médical a connu un petit coup d’arrêt. Comment MPS traverset-elle la crise actuelle?
Au début de la crise, nous avons perdu en productivité parce qu’il a fallu trouver des solutions pour 124 parents qui ont des enfants de moins de 12 ans, et pour une quarantaine de personnes à risque. Nous avons aussi dû adapter les conditions de travail aux exigences sanitaires. D’un point de vue business, nous révisons nos prévisions régulièrement et nous attendons actuellement à une baisse de chiffre d’affaires entre 15 et 20 % sur l’année. Il y a certes des reports de commandes, mais également des clients qui nous confient de nouveaux projets.

Qu’est-ce qui fonctionne le mieux?
Les instruments destinés à l’orthopédie marchent très fort, malgré le report de certaines opérations. Dans ce secteur, nous travaillons maintenant en trois équipes. Nous avons également une intense activité de Recherche & Développement (R&D) pour des projets de nos clients dans les microsystèmes, par exemple dans les semi-conducteurs. Et puis, notre contribution pour le projet de coeur artificiel de l’entreprise française Carmat avance sur les chapeaux de roues. A l’inverse, on a eu une annulation d’un client qui travaille pour les tablettes et téléphones d’Apple. Mais dans ce domaine, il y a aussi la concurrence chinoise qui entre en ligne de compte. Dans l’horlogerie, on observe un ralentissement de 15 à 20 %.
 
Le savoir-faire de la sous-traitance horlogère est-il menacé?
Je ne pense pas, mais il y aura certainement une concentration du secteur. Certains sous-traitants sont pratiquement à l’arrêt. Certains licencient. Des entreprises en pleine croissance qui ont réalisé de grands investissements juste avant la crise auront de la peine à assurer leur rentabilité, et donc à survivre. De notre côté, nous produisons des pièces d’horlogerie très spécifiques, comme des roulements à billes ou mobiles d’entraînement, ce qui nous assure un certain volume d’affaires.
 
Suite à la fermeture des frontières, certains plaident pour la relocalisation de certaines activités.
L’approvisionnement était effectivement une question pendant le semi-confinement. Chez nous, la valeur ajoutée est réalisée en Suisse. Et notre acier vient de l’autre côté de la rue, d’une société qui se fournit en Allemagne. Nous n’avons pas eu de blocage sur les matières premières, mais un fournisseur français qui devait nous apporter des pièces urgentes n’a pas pu entrer en Suisse. Nous n’avons pas non plus eu de problèmes pour nos envois.

Vous ne dépendez donc pas de l’Asie pour votre approvisionnement?
Pas du tout. Nous n’utilisons par exemple pas de terres rares comme c’est le cas pour les motoristes, par exemple.

MPS a des activités très diversifiées, c’est devenu indispensable pour l’industrie mécanique?
Oui, mais il faut toujours qu’il y ait un fil rouge. La flexibilité de nos équipements et machines tels que fraiseuses et décolleteuses nous permet de pouvoir les affecter à plusieurs produits et différents domaines afin de rentabiliser les investissements.

Est-ce que le soutien étatique est suffisant?
Dans le canton de Berne, il y a eu une initiative intéressante qui finançait à fonds perdu cinq postes de R&D pendant trois mois, dont nous avons bénéficié. Si on m’avait versé tous les salaires à 100 %, je n’aurais pas été contre, mais l’argent ne tombe pas du ciel. L’industrie doit compter sur elle-même et c’est préférable d’élaguer ce qui n’est pas absolument nécessaire.

Pensez-vous que l’industrie suisse va pouvoir se maintenir?
La clé, c’est l’innovation. Pour cela, la numérisation et l’automatisation représentent une énorme chance pour la Suisse. Pour automatiser, il faut encore plus de précision. Mais bien sûr, il ne faut pas se leurrer. Les autres progressent
aussi.

Cette pandémie a profité aux entreprises actives dans les technologies médicales. Vous le constatez aussi?
Là, nous avons vraiment une belle carte à jouer, parce que la Suisse dispose d’une concentration de compétences difficile à régater. Nous sommes perfectionnistes et nous avons une vraie capacité à trouver des solutions innovantes. C’est pour ça que nous avions décidé, déjà avant la crise, d’ouvrir un bureau de développement dans la région de Boston. Des clients aux Etats-Unis nous disent chercher des fournisseurs comme nous depuis longtemps. Nous espérons pouvoir finaliser ce projet à la fin de l’année. L’idée, c’est de trouver des mandats dans cette région très engagée dans le médical. Mais la recherche et le développement continueront à se faire ici.
 
L’innovation helvétique n’est-elle pas menacée par la pandémie, qui a freiné les recherches dans les hautes écoles?
Nous avons un projet pour un télescope avec l’EPFL et c’est vrai que ça l’a ralenti. Mais c’est le cas pour tout le monde. Je pense, au contraire, que la Suisse a pu prendre de l’avance sur d’autres pays pendant la pandémie, grâce à la bonne gestion de la crise par les autorités. On ne s’est jamais complètement arrêté. Mais une deuxième vague serait catastrophique.

Pour développer ses activités en Suisse, il faut de la main-d’oeuvre qualifiée. Le marché est toujours très tendu.
A mon avis, le marché de l’emploi se détend, car des entreprises licencient. Et du personnel qualifié se retrouve sur le marché. Nous avons surtout de la difficulté à trouver des profils très pointus, par exemple des ingénieurs en affaires réglementaires ou d’industrialisation. Jusqu’à présent, nous n’avons jamais eu à recruter à l’étranger pour ce type de postes. Sur 450 employés, on a 50 frontaliers dont une vingtaine de Suisses établis en France.

On peine toujours à séduire les jeunes femmes dans les métiers techniques, pourquoi?
Il faut des modèles et des incitations. Le mien était ma mère, elle nous a élevés à la Romain Gary en nous disant : « Tout est possible. » Et j’ai toujours aimé bricoler. Quand j’ai étudié la mécanique à Montréal, nous étions trois femmes sur 100.
Même au Québec où des efforts énormes ont été faits, il semble qu’il y ait un plafond. En droit, en médecine ou en génie industriel, il y a plus d’intérêt. Les femmes restent par contre largement minoritaires dans certains domaines techniques,
comme le génie électrique ou l’informatique.

Vous pensez que les femmes amènent quelque chose de différent?
Chacun a sa personnalité. Mais je crois qu’on pense plus système global. Les hommes sont plus centrés sur un secteur que sur l’ensemble. Nous, on réfléchit plus à long terme. On est moins influencé par le pouvoir. C’est pour ça qu’il y a moins de femmes, parce qu’elles ne cherchent pas le pouvoir.

Quel projet vous enthousiasme- t-il à l’heure actuelle?
Il y a, par exemple, le projet de coeur artificiel de Carmat évoqué plus tôt. Il offre une solution à l’insuffisance cardiaque biventriculaire terminale. C’est une coentreprise créée par le professeur Alain Carpentier et Dassault Systèmes. Nous avons été mandatés pour un des sous-systèmes internes. C’est hyper-pointu. L’entreprisea été fondée il y a douze ans, et nous sommes impliqués depuis plus de quatre ans, et des tests prometteurs ont déjà été réalisés sur une vingtaine de patients. Dans deux-trois ans, ces coeurs artificiels devraient être commercialisés.

Qu’est-ce que vous retenez de cette crise?
Qu’il faut bien communiquer, ne pas devenir trop lourd administrativement, et surtout rester agile. La mise en place des mesures d’aide telles que les crédits Covid a été extrêmement efficace et rapide. Pour la Suisse, c’est incroyable. Et pourtant, ça s’est fait.

Vous restez optimiste pour l’avenir?
S’il n’y a pas de deuxième vague, je pense que cela peut repartir fort en automne.
 
PROFIL
1984 Ingénieur mécanique, IBM Canada.
1990 Arrivée en Suisse et directrice de Cicorel à La Chaux-de- Fonds.
1994 Rejoint l’entreprise Mécanex à Nyon.
1995 Brevet de pilote privée.
1997 Prix Veuve Clicquot de la femme d’affaires suisse.
2003 Direction de MPS à Bienne.
 

(Crédit photo : Rolf Neeser)